Publié le 31 mai 1998
Manuel d’aménagement des boisés privés pour la petite faune
Ce manuel vise d’abord et avant tout l’aménagement de l’habitat de la petite faune, et plus particulièrement celui de quatre espèces d’intérêt économique et cynégétique, à savoir la gélinotte huppée, le tétras du Canada, la bécasse d’Amérique et le lièvre d’Amérique. Les autres espèces de vertébrés sont aussi considérées, mais de façon plus générale. Les propriétaires intéressés à aménager leur boisé pour la faune ne savent souvent pas comment procéder pour y arriver. C’est pour répondre à ce besoin spécifique que ce manuel a été rédigé. Il est donc susceptible d’être utilisé par des ingénieurs ou des techniciens forestiers, par des biologistes ou des techniciens
de la faune, ainsi que par les propriétaires de boisés.
Il nous apparaît essentiel de bien spécifier en commençant que le présent manuel a été conçu pour être appliqué à l’échelle de boisés privés, c’est-à-dire pour des territoires ayant en moyenne de 40 à 100 hectares. En forêt publique, les interventions forestières sont pratiquées sur des superficies beaucoup plus grandes qu’en forêt privée. L’approche pour y aménager la faune est toutefois très différente de celle préconisée dans ce manuel, puisqu’en forêt publique elle vise d’abord et avant tout le maintien des populations fauniques plutôt que l’augmentation de leurs densités. Le ministère de l’Environnement
et de la Faune et le ministère des Ressources naturelles du Québec ont élaboré des normes d’intervention forestière pour des travaux faits à cette échelle.
La première section du manuel situe les bases théoriques indispensables à l’aménagement des habitats afin que les résultats des actions entreprises soient prévisibles. Elle a pour objectif d’exposer le concept d’habitat et son importance comme réponse aux différents besoins biologiques d’une espèce animale donnée. La question du partage de l’espace disponible entre différents individus d’une espèce faunique est notamment abordée ainsi que les variations de ce partage selon les saisons. Un aperçu de la problématique de l’évolution du milieu forestier et donc de la modification continuelle des habitats fauniques est ensuite présenté. L’importance des bordures, ou milieux de transition entre peuplements de différentes natures, est soulignée. Le rôle des facteurs limitants comme frein à la productivité des populations est expliqué et des moyens d’action sont proposés. On termine donc cette section en présentant les grands principes de l’aménagement des habitats pour la faune et en soulignant la nécessité de bien évaluer l’habitat actuel avant d’y intervenir.
La deuxième section du manuel explique comment établir un diagnostic sur l’état du boisé à aménager. Nous y présentons une revue rapide des méthodes utilisées pour évaluer le territoire à aménager, tant d’un point de vue forestier que faunique. Nous avons également comme préoccupation de nous baser sur des pratiques d’inventaire forestier actuelles pour recueillir les renseignements additionnels à l’évaluation de l’habitat d’un point de vue faunique. Ceci devrait faciliter la tâche des forestiers et favoriser l’adoption de nouvelles pratiques intégrant à la fois la mise en valeur de la forêt et de la faune.
Bien que ces pratiques d’inventaire peuvent sembler ardues à certains utilisateurs, il faut mentionner qu’une expertise technique peut être disponible pour l’élaboration d’un plan d’aménagement des habitats. De plus, nous avons adapté au contexte de petits territoires les méthodes d’inventaire pour les quatre principales espèces fauniques visées dans ce manuel. Il nous apparaît important de souligner ici que nous avons opté pour des méthodes d’inventaire faunique axées sur les indices d’abondance plutôt que sur un dénombrement des populations. La raison en est que les indices sont plus faciles et moins coûteux à établir et qu’ils suffisent généralement pour suivre les changements d’abondance relative ou simplement pour détecter la présence des espèces visées.
La troisième section vise à familiariser le lecteur avec la biologie et les besoins en terme d’habitats de la gélinotte huppée, du tétras du Canada, de la bécasse d’Amérique et du lièvre d’Amérique. Les principes d’aménagement sylvicole à mettre en pratique pour améliorer l’habitat de chacune de ces espèces sont ensuite exposés. Comme nous sommes préoccupés par le maintien de la biodiversité en milieu forestier, nous avons également inclus dans cette section une liste des espèces d’oiseaux, de petits mammifères, d’amphibiens et de reptiles en fonction des différents types de milieux qu’ils fréquentent. Cela permettra au lecteur de prévoir, du moins qualitativement, les effets probables des modifications apportées aux peuplements forestiers sur ces espèces, qu’ils soient positifs ou négatifs.
À la quatrième section, nous faisons d’abord une description des différentes pratiques forestières auxquelles nous faisons appel pour intervenir en boisé privé. Puis, pour chaque type de peuplement, nous exposons comment intervenir pour mettre en valeur la faune. Il est important de souligner que bien que l’objectif de ce manuel soit de favoriser la petite faune, nous nous sommes préoccupés dans nos recommandations d’assurer un rendement sylvicole soutenu, dans un souci de gestion intégrée des ressources. De plus, nous proposons régulièrement des scénarios où l’accent mis sur la production
faunique peut être plus ou moins marqué selon les intentions du propriétaire du boisé.
L’approche utilisée dans le manuel favorise des interventions sylvicoles à l’échelle des peuplements par rapport à des interventions ponctuelles visant à créer des structures, tels des abris, des nichoirs ou des sites de tambourinage. Les pratiques d’aménagement sylvicole retenues pour mettre en valeur la faune tiennent compte de l’évolution naturelle de la forêt et favorisent la régénération naturelle dans la mesure du possible. L’approche d’aménagement forestier pour la faune par petits secteurs de coupe, variant le plus souvent entre 0,5 et 1 hectare, ne doit pas être confondue avec le concept de fragmentation de la forêt. Alors que la fragmentation a pour conséquence de laisser des îlots résiduels de forêt dans un milieu par ailleurs affecté à une vocation autre que forestière (par ex. : agriculture), notre approche vise essentiellement à créer une forêt avec des peuplements d’âges différents. Cette diversification permettra d’une part de répondre aux différents besoins des espèces visées, tout en favorisant de plus fortes densités de population, et assurera d’autre part un rendement soutenu en terme de production de
matière ligneuse.
La rédaction de ce manuel est basée sur les travaux de recherche sur les habitats des quatre espèces vedettes que nous avons effectués dans différentes régions du Québec. Nous nous sommes également inspirés de plusieurs travaux réalisés soit aux États-Unis, soit au Canada, et que nous avons adaptés au contexte forestier et climatique du Québec pour tenir compte de la nature des peuplements, de leur évolution et des rigueurs du climat auxquelles est confronté la faune. Nous avons également consulté différents intervenants forestiers et avons pré-testé l’utilisation du manuel auprès de certains groupements intéressés par la mise en valeur de boisés privés pour la faune. Le présent manuel n’a pas la prétention d’être parfait, mais il a le courage de présenter pour la première fois une série de scénarios d’aménagement forestier visant à mettre en valeur la faune en forêts privées dans la conjoncture québécoise. Bien que les mesures proposées ne peuvent que favoriser la faune, elles pourront être améliorées à la lumière des commentaires des utilisateurs et des rendements obtenus.